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de l’orthographe en français des îles japonaises au XVIIIe siècle

En lisant la note Dideropédia et Dalemberpédie du blog d’Olivier Ertzscheid, j’apprends avec bonheur que l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert est en ligne sur Wikisource.

J’y consulte l’article sur le Japon qui débute comme suit :
« JAPON, le, (Géog.) grand pays de la partie la plus orientale de l’Asie. C’est un composé de quantité d’îles, dont les trois principales sont celles de Niphon, de Saikokf, & de Sikokf ; ces trois îles […] »
Je poursuit rapidement ma lecture, et je vois d’autres mots japonais dont le ‘u’ auquel je m’attendais a été remplacé par un ‘f’.

Je n’avais jamais vu cette graphie, ni dans des textes récents, ni dans les récits de voyage du XIXème siècle publié par Bouquins.

Pensant à une erreur de reconnaissance de caractères, je veux vérifier ! et file comme d’habitude faire quelques recherches sur mon routeur neural d’appoint : Google.
Rapidement, je vois que l’ATILF héberge cette encyclopédie depuis quelques années, mais le texte y est exactement le même – je suppose que wikisource a repris le texte de l’ATILF. Inutile de poursuivre par ici. Sur le moment, je ne remarque pas en en-tête de la page, le logo l’Université de Chicago et du projet ARTFL.

Je retourne sur le blog d’Olivier Ertzscheid, vois un commentaire (merci Calimaq) qui indique que la base Gallica héberge les pages numérisées de l’encyclopédie. Je vais sans doute pouvoir vérifier, pensais-je.
Après avoir apprivoisé le moteur de recherche – et surtout avoir compris l’utilité du lien, en police de taille 4, intitulé « Voir tous les volumes du même ensemble éditorial » que l’on trouve dans les résultats – je trouve une liste des tomes de la fameuse encyclopédie, et fait défiler la page : tome premier, cinquième, troisième, tant pis pour l’ordre, je les regarde tous, je sais grâce à Wikisource que mon JAPON est au huitième tome, page 453…
Arrivé en bas, pas vu de tome huitième, et il n’y a que 12 résultats, pas d’autre page. Les bras m’en tombe, je sombre quelques instants dans la stupeur : Gallica n’a pas numérisé tous les tomes de l’Encyclopédie. What the fuck ? Je fais de nouvelle recherches, plus précises, mais je ne retrouve toujours que les mêmes 12 tomes. L’Encyclopédie est ici tronquée, mutilée ? Je quitte les lieux, dépité.

Nouvelle recherche google, je trouve sur Lexilogos un formulaire de recherche. Mais les requêtes se font sur les serveurs de l’Université de Chicago, qui renvoient une erreur confuse : Database name not registered: encyclopedie0311. Contact .
J’édite ma barre d’adresse, raccourci direct pour les rives du lac Michigan, recherche interne sur « d’alembert », arrivée ici : http://encyclopedie.uchicago.edu/node/166. Voilà qui semble prometteur.
Nouvelle fouille – je vois vite que l’ATILF est cité, n’espère donc plus une autre version du texte, mais une version numérisée. Lexilogos promettait « texte & scan » à l’Université, mais je ne trouve rien d’autre que le même texte, et pas de scans.

Je m’intéresse à la page Wikisource – il serait temps. Après tout, un wiki s’édite, et on peut y discuter. Le lien Modifier ne permet d’éditer que l’en tête et pas le contenu, normal : le contenu de l’Encyclopédie n’a pas à être modifié. Je cherche le lien de Discussion, et vois, à côté un lien Source. Je n’ose y croire…
Mais si ! Il y a toutes les pages du tome huitième perdu par Gallica, avec le texte en face de la numérisation de la page : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Diderot_-_Encyclopedie_1ere_edition_tome_8.djvu/455
Quel imbécile je fais, à me jeter sur l’internet tout entier alors que l’information était sous mon nez ! Cependant, je n’aurai jamais eu de premier article sans cette précipitation.

Fébrilement, je cherche JAPON dans le scan, et surprise : pas d’erreur de reconnaissance, l’original est bien Saikokf. Je retrouve aussi Sikokf, et autres Kokfs…
Pourquoi Louis de Jaucourt – l’auteur de l’article de l’Encyclopédie – a-t-il utilisé cette orthographe ?

L’Encyclopédie possède un article pour l’île de Saikokf, le voici au complet :

SAIKOKF, île, (Géog. mod.) c’est-à-dire le pays de l’ouest, grande île de l’Océan. Après l’île de Nipon, c’est la plus considérable en étendue des trois grandes îles qui forment l’empire du Japon. Elle est située au sud-ouest de l’île de Nipon, dont elle est séparée par un détroit plein de rochers & d’îles, qui sont en partie desertes & en partie habitées. On la divise en neuf grandes provinces, & on lui donne 148 milles d’Allemagne de circuit. (D. J.)

Les quatre principales îles du Japon sont nommé de nos jours Honshu, Hokkaido et Kyushu et Shikoku. À la fin du XVIIIe siècle, l’île Hokkaido en début de colonisation n’était que très peu peuplée par des Japonais, et l’auteur ne l’a sans doute pas citée. Il ne reste que Kyushu pour être la seconde île du Japon, surtout à l’ouest. C’est donc le nom de Saikokf, qu’emploient les français pour la désigner à cette époque. Remarquez au passage que cette fois, l’auteur écrit Nipon et non pas Niphon comme dans l’article précédent. Peut être une coquille de l’original, car il y a aussi un article de l’Encyclopédie pour Niphon, et aucun pour Nipon. Quand à ce « 148 milles d’Allemagne de circuit », je suppose que les milles n’avaient pas la même taille en France ou en Allemagne, mais je réserve cela pour un futur article.

Je trouve d’autre référence à ces graphies dans Histoire naturelle, civile, et ecclésiastique de l’empire du Japon écrit par Engelbert Kaempfer, traduit de l’allemand par Jean-Gaspar Scheuchzer, publié en 1729 ou dans Histoire Moderne Des Chinois, Des Japonnois, Des Indiens, Des Persans, Des Turcs, Des Russiens, &c. de François-Marie de Marsy, publié en 1754. Ces deux exemples sont numérisés par Google Books, j’aime leur titre à rallonge – on dirait que les auteurs veulent remplir la page, et cette belle graphie du e cetera avec une esperluette. Le second me confirme sans ambiguïté que Saikokf est bien Kyushu, on y parle du « Kiusiu, ou pays des neuf », Kyushu comptant neuf provinces administratives.
D’autres exemples de désignation et les auteurs qui les utilisent peuvent être consultées dans le texte de Jean-Gabriel Santoni : Le Japon dans les ouvrages occidentaux entre les XVIe et XIXe siècles (voyez les dernières pages qui les listent).

Je n’ai répondu que partiellement à la question : Jaucourt utilisait l’écriture admise de son époque, soit. Mais pourquoi écrire le son « ou » par la lettre ‘f’ ?

D’après l’article de wikipédia à propos de la romanisation du Japonais : « Les premières transcriptions sont conçues par les premiers missionnaires et commerçants portugais au XVIe siècle. […] D’autres transcriptions sont proposées par des Français, des Italiens et des Allemands, mais seule la transcription hollandaise est présente au Japon durant les années d’isolement imposées par le shogunat d’Edo. »
Un lien vers une page inexistante de wikipédia nommée Olanda-shiki existe sur cette page, mais mes recherches ne donnent rien pour ce terme.

Malgré mes recherches je ne trouve rien de consistant et abandonne pour ce soir. Voici tout de même une carte dessinée par Englebert Keampfer, publiée vers 1727. Si Kyushu y est écrit KIVSIV, Shikoku est bien écrit SIKOKF :

874px-Map_of_Japan_by_Keampfer.jpg

Old map of Japan, a copper engraving that appearead in « History of Japan » (1727-1728). The map was drawn by Englebert Keampfer, a German physician who spent two years (1690-1692) in Dejima (Nagasaki). (Wikimedia Commons)