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Lignes et chemins de désir (1)

La « ligne de désir » est définie par Sonia Lavadinho comme « la courbure optimale du tracé qu’un piéton laisse dans son sillage lorsqu’il est totalement libre de son mouvement. ». Elle poursuit, « les lignes de désir sont constamment contrées par d’autres forces » : véhicules, aménagements urbains… l’espace piétonnier est « obstrué par une multiplicité de dispositifs dont les fonctionnalités répondent à autant d’usages qui se superposent au sein des espaces publics. Il existe par ailleurs une tension forte entre les désir des concepteurs […] de canaliser le piéton au sein de lignes de forces désignées qui lui sont spécialement dédiées, et le désir des piétons eux-mêmes de pouvoir aller où bon leur semble, en utilisant toutes les ressources des multiples espaces à leur disposition » [1].

Les matérialisations concrètes les plus courantes des lignes de désirs sont : la trace de terre nue traversant une pelouses ; la coupure dans une haie ; en zone péri-urbaine, elles sont les sentier alternatifs qui pénètrent les espaces laissés vacants ou longent les routes sans trottoirs – ces sentiers sont d’autant plus nombreux que le piéton n’est pas ou peu prévu dans l’aménagement, et doit se forger son propre réseau. Ces matérialisations sont des « chemins de désir ».

En période de pluie, ces chemins si pratiques se transforment en bourbiers, le passage humain ayant éliminé la végétation qui aurait fixé la terre. C’est alors l’usage qui a créé la condition de l’inaccessibilité.

À l’inverse, la neige, en effaçant tout réseau pré-existant sous son manteau permet aux piétons de choisir leur itinéraires en totale liberté. J’ai lu quelque part qu’en Suède, ou en Finlande, les paysagistes visitaient leur parc après les premières chutes de neige pour noter les lignes de désir toutes fraiches afin d’adapter leurs aménagements.

Une possible légende urbaine indique que sur certains campus américain les concepteurs ont attendu la deuxième année pour réaliser les routes, une fois les chemins de désir tracés par les étudiants. [2]
L’origine ou la confirmation de cette légende est peut être à trouver dans cette citation de l’ouvrage Origins of Form de Christopher Williams : « A leading architect once built a cluster of office buildings set in a central green. The landscape crew asked him where he wanted the sidewalks between the buildings. His reply: ‘Just plant grass between the buildings.’ By late summer the new lawn was laced with pathways of trodden grass. The paths followed the most efficient line between the points of connection, turned in easy curves rather than at right angles and were sized according to traffic flow. In the fall the architect simply paved in the pathways. Not only did the paths have a design beauty, but they responded directly to user needs. » [3]
Traduction par mes soins : « Un éminent architecte construisit un jour un ensemble d’immeuble de bureaux sis au milieu d’une zone verte. Les paysagistes lui demandèrent où construire les trottoirs entre les immeubles. Sa réponse tomba : plantez seulement de l’herbe entre les bâtiments. À la fin de l’été, la nouvelle pelouse était dentelée de passages d’herbe foulée. Les chemins suivaient les lignes les plus efficaces entre les points de connexion, en courbes douces plutôt qu’en angles droits, et leur largeur était en relation avec la densité du trafic. À l’automne, l’architecte se contenta de paver les chemins. Non seulement ces derniers présentaient de beaux motifs, mais ils répondaient directement aux besoins des usagers. »

La première mention du concept semble apparaître dans une étude nommée 1959 Chicago metropolitan transportation study [4]. Le terme désignait les point sur une cartes aux endroits où les usagers voulaient de nouvelles infrastructures de transport. Ce n’est que dans les années 80 que le terme a défini un « réseau secondaire de circulation constitué de sentiers de terre coupant à travers le paysage ». Il apparaît alors dans les ouvrages traitant de la reconstruction de Central Park à New York pendant cette même décennie. Le tracé des chemins du parc fut basé sur l’étude des lignes de désir [5][6].

Quelques exemples

Lors de mes premières recherches sur le sujet, je butais sur les faibles résultats de mon habituel chasseur d’information [7] à propos de ce concept. J’écrivais quelques lignes en vue de cet article, puis passait à autre chose par manque de matière.
Aujourd’hui, mes recherches dégorgent de références, comme si l’idée avait fait sa place dans l’Eidos – la noosphère – et devenait par conséquent détectable par les radars du Grand Agrégateur.

Dans la ville de Détroit, le blog Sweet Juniper décrit un nouveau réseau de déplacement apparu après la déliquescence du réseau originel: « With enormous swaths of the city returning to prairie, where sidewalks are irrelevant and sometimes even dangerous, desire lines have become an integral yet entirely unintended part of the city’s infrastructure ».
Traduction de votre serviteur : « Alors que d’énormes pans de la ville retournaient à l’état de prairies, où les trottoirs sont sans objet et parfois même dangereux, les lignes de désir sont devenu une partie intégrante et pourtant totalement non intentionnelle de l’infrastructure de la cité. »
La totalité de l’article vaut le détour avec de belles photos d’humains perdus dans les hautes herbes : Street With No Name.

Brasilia est une ville nouvelle, entièrement planifiée, dont le design original n’intégrait pas vraiment le piéton, et ne prévoyait donc rien pour lui. Les grandes avenues sont des autoroutes de six voies, et on trouve des échangeurs en trèfle au beau milieu de la ville. Le plan originel excluait même les feux et évitait les carrefours pour laisser couler le flux de véhicules. En son cœur, plus ou moins à l’intersection des deux principaux axes qui structurent la cité, une immense esplanade de pelouse est enclose dans le réseau routier, sans accès pour les marcheurs [8]. Malgré la contrainte, les piétons empruntent cette zone, et y tracent un réseau d’usage, relevé et cartographié par Daniel Nairn sur son blog Discovering Urbanism : The Walking Paths of Brasilia.

À Montréal, la ligne de chemin de fer de la Canadian Pacific Railway coupe la ville et enclave certains quartiers. Les habitants n’ont de cesse de trouer les barrières et de défier les amendes infligées par les agents de la compagnie pour réaliser leurs trajets optimums. Rima Elkouri écrit : « Ces nombreuses lignes de désir sont très éloquentes. Elles sont le symptôme d’un aménagement urbain déficient. Si on y érige un mur, il sera démoli. Si on plante une clôture, elle sera coupée. Si on répare la clôture, elle sera trouée le lendemain. Et si on donne des contraventions aux «délinquants», cela ne changera absolument rien… » [9].
Partant du même problème, le blogueur Carle Bernier-Genest révèle la présence d’un sentier urbain traversant une zone interstitielle dans la ville de Montréal : « Le long de cette voie ferrée, de la rue Clark à la rue Masson, existe un sentier multifonctionnel (piétons et cyclistes) fantastique. Pendant trois ans, je l’ai longé tous les jours pour aller travailler et c’était chaque fois une expérience unique. […] En plein cœur de la ville, enserré dans ce que l’urbanisation n’a pas encore dévoré, on s’y trouve en même temps dans un vieux corridor industriel, dans ce qui semble être l’envers de la ville. […] Du sol et de ses fleurs, on peut aussi y découvrir les murs et leur histoire. Fascinante piste multifonctionnelle! Méconnue aussi. » [10]

L’auteur du blog Bougez autrement à Blois a publié un article agrémenté de nombreuses photos sur le concept et interprète les contraintes et les attracteurs de ces chemins : Lignes de désir !

Si vous habitez Rennes, les Frères Ripoulain organisent une marche collective le samedi 29 mars 2014 en lien avec les chemins du désir. Plus d’information ici : http://criee.voyelle-dev.fr/Chemins-du-Desir

Deux site où vous trouverez des centaines de photos :
http://www.pinterest.com/josayshello/desire-paths-trails/
https://secure.flickr.com/groups/desire_paths/

Gaston Bachelard et les chemins de désir

Je n’ai encore lu que quelques phrases dans La Poétique de l’espace de Gaston Bachelard [11], mais je pense que quand l’auteur du blog Shape+Color, fait un lien entre sa pensée et le concept de ligne de désir [12], ils n’a vraiment pas tord :
« Just as Bachelard examines, it shows how the human use of an architectural or pre-determined flow through space will sometimes over-ride the intentions of it’s creator. Just like nature and evolution itself, life will always find the most expedient route to what it wants… »
Traduction toujours aussi impertinente : « Tout comme Bachelard l’exprime, cela montre comment la circulation humaine l’emporte parfois sur l’intention de son créateur qui la voulait prédéterminée par l’architecture. Tout comme la nature et l’évolution elle même, la vie saura toujours trouver l’itinéraire le plus opportun vers ce qu’elle désire… »

Sur la toile anglophone, la philosophe et poète français est parfois crédité d’une paternité sur l’expression et parfois même sur le concept. S’il est vrai que cette expression est pleine de poésie, cette paternité semble être un faux, peut être dû à une ancienne version de la page wikipédia anglaise desire path dans laquelle en 2008 encore, on pouvait lire « The term was coined by Gaston Bachelard in his book The Poetics of Space » – je ne suis pas remonté plus loin. D’après la discussion liée à la page, le terme n’apparait pas dans le livre, aucune référence à une page n’est jamais cité, et l’ancienne version de page wikipédia avant sa correction était la seule référence existante : « It is interesting that the old version of this page has now become a kind of circular source » note l’un des contributeurs de la page [13].

Évidement, Bachelard entretient un peu la confusion en écrivant : « L’homme est une création du désir, non pas une création du besoin. » [14]

Au delà de l’urbanisme

Le concept de lignes de désir a été appliqué à un autre sujet, celui des interfaces informatiques. La conception des claviers ergonomiques a utilisé la « trace » des tendons de la main pour produire un outil plus adapté et moins agressif. Dans le domaine des interfaces visuelles, les champs dans les formulaires, les systèmes de vote en ligne, et la présentation des résultats de recherches sur Google ont été adapté en fonction de l’usage qu’en font les utilisateurs, par détection des erreurs de remplissage, ou par celui du mouvement des yeux dans l’exploration du contenu d’un écran.

Le document de la note 5 donne d’autres exemples : emplacement des boutons de contrôle sur les plaques de cuisson, formulaires de demande de visas, fonctionnement des distributeurs de billets.

Le concept de ligne de désir devient un outil d’analyse pour l’ergonome.

notes :

[1] Chemins de traverse et lignes de désir, revue Urbanisme n° 359, mars-avril 2008.
La totalité de l’article est passionnant, et les autres écrits de cette chercheuse tout autant. Vous en trouverez en téléchargement sur le site suivant : http://www.bfluid.com/Publications.html. Celui que je cite est dans l’archive de 2008.

[2] Par exemple, l’article de Scott Berkun est le premier où j’ai déniché cette légende : http://scottberkun.com/2011/thinking-in-desire-paths/
« There’s a likely apocryphal story about a campus that didn’t put any paved paths in until after the first year. They looked to see the paths the students had made, and put the paved paths over them in the second year. »

[3] Je ne peut confirmer la véracité de cette citation, n’ayant pas eu le livre en main. Ma source est une archive consultable ici, pour ce qu’elle vaut : http://www.petting-zoo.net/~deadbeef/archive/163.html

[4] vous pouvez lire l’étude de 1959 ici et même faire des recherches dans le texte : https://archive.org/details/chicagoareatrans01chic

[5] Commercial Success by looking for Desire Lines, de Carl Myhill : (http://www.litsl.com/personal/commercial_success_by_looking_for_desire_lines.pdf)
À propos de Central Park, l’auteur cite Rebuilding Central Park: A Management and Restoration Plan de Elizabeth Barlow Rogers, The MIT Press, 1987.

[6] J’ai aussi trouvé la citation suivante qui confirme le fait : « Study participants also drew charts of pedestrian traffic to take note of what are delightfully termed « desire lines »— paths made by walkers as opposed to those created on the drawing board. », Thomas Frick, Rebuilding Central Park, Technology Review, August 1987. Je traduit parce que la formulation est jolie : « Les participants de l’étude ont aussi dessiné des schémas du trafic piéton pour noter ce qui est délicieusement nommé lignes de désir – les chemins réalisés par les marcheurs par opposition avec ceux créés sur le tableau ».

[7] Je veux parler du moteur de recherche de Google bien sûr, mais ce dernier est de moins en moins efficace pour trouver de l’information sans références préalables. Toujours incroyablement efficace dès que l’on a un nom, un titre, pour retrouver d’autres références et faire des croisements et des sautillements de réflexion ; il est désarmé face à des concepts peu explorés et encore informes dans l’esprit du quémandeur, et remonte alors une masse inutilisable de références partant dans toutes les directions et n’arrivant en définitive nulle part.

[8] Il semblerai sur les images aériennes de google map que certains aménagements ont été réalisés. On voit quelques passages piétons, mais la majorité des franchissements sont sauvages, et coupent visiblement les artères routières pourtant d’une largeur démesurée.

[9] extrait de l’article de Rima Elkouri dans LaPresse.ca : http://www.lapresse.ca/debats/chroniques/rima-elkouri/201201/25/01-4489145-les-lignes-de-desir.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_B40_chroniqueurs_373561_accueil_POS2

[10] http://cbernier.wordpress.com/2013/03/03/les-lignes-de-desir-du-cp/

[11] Le livre numérisé existe sur la toile, grâce aux lois sur le droit d’auteur qui sont plus laxistes au Canada. En France, le livre est toujours protégé pour quelques années. Je vous laisse faire la recherche, ce n’est pas difficile à trouver – et sinon vous savez où me trouver…

[12] http://shape-and-colour.com/2008/02/29/gaston-bachelard-the-poetics-of-space-desire-paths/ J’avais d’abord trouvé une source en français qui faisait le lien entre Bachelard et les chemins. Mais en continuant mes recherches, je suis tombé sur ce texte en anglais, et le français en était clairement un traduction modifiée sans référence à l’original… à la limite du plagiat.

[13] https://en.wikipedia.org/wiki/Talk%3ADesire_path. Par ailleurs, une recherche dans le fichier pdf ne remonte aucune occurrence de l’expression.

[14] La Psychanalyse du feu, Gaston Bachelard, éd. Gallimard, coll. NRF idées, 1949, chap. 2 (« Feu et rêverie »), p. 34

À propos des traductions : si je pense assez bien comprendre l’anglais, je ne suis pas bilingue. Mes traductions sont potentiellement fausses, et vous devriez toujours vous fier au texte de référence en anglais plutôt à ma version. J’ai essayé de transcrire la pensée plutôt que le contenu formel, mais j’ai pu passer à côté de certains éléments. Je suis ouvert à toute correction que vous m’apporteriez.

Jungle urbaine (1)

« […]le jardin à la française et ses boulingrins illustrent de façon grandiose une distance à l’égard du végétal […] devenus éléments malléables d’un décor, privés des seules libertés auxquelles puissent prétendre les plantes –élaborer une forme propre et en peupler l’espace–, herbes et arbres cessent d’être des interlocuteurs possibles pour les sociétés : les esclaves n’ont pas de parole. De Versailles au pavillon de banlieue, les êtres vivants les plus présents dans notre regard sont tenus au même mutisme. Le gazon qui n’a pas le droit de grandir, définitivement interdit de printemps, prolonge au-dehors l’espace moquette du séjour. Seul en diffère l’entretien (combiné aspirateur-tondeuse à étudier). » [1]

Je mis plusieurs années à convaincre mes parents de l’inutilité de tondre notre semblant de pelouse chaque année plus laide. ils finirent par voir et apprécier les grandes fleurs sauvages mauves, jaunes et bleues qui peuplaient le jardin. Je fus alors dispensé de la corvée.
Nos passages dans le jardin devenu une friche formèrent naturellement un chemin et y introduisirent un nouveau milieu, plus ensoleillé et rendu plus sec par le tassement du sol. Les pâquerettes et les pensées sauvages apprécièrent cette frontière et après quelques saisons, le chemin était matérialisé, comme une allée de délicates fleurs blanches et mauves.
Le jardin ne fut jamais aussi beau qu’après avoir été laissé à lui même pendant quelques années.

Par la suite, mes parents devenus convaincus placèrent de petites étiquettes sur les plantes sauvages qui poussaient sur notre trottoir en profitant de la fissure – la « brèche urbaine » – entre le mur et le vieux bitume désagrégé. Les étiquettes indiquant « ne pas traiter » étaient destinées aux agents de la commune, pour qu’ils ne les détruisent pas à coup d’herbicides. Nous avions les seules plantes de trottoir de la ruelle. Echos à coup d’herbes folles des jardins de rue du Japon ou de Taiwan.
Un jour une voisine passa et dit avec grand sérieux « c’est dommage ces plantes, vous qui avez un si beau trottoir », avant de passer son chemin. Cela nous fit sourire : nous devions bien admettre que la beauté minérale du trottoir nous avait totalement échappé.
Les herbes folles sont restées, ont fleuri, fructifié, et ne sont morte qu’à l’hiver.

Dans une rue proche, il y a un figuier qui pousse depuis quelques années entre un mur et une gouttière, à environ un mètre du sol. Il n’a surement pas été planté, et prospère comme il peut dans cette encoignure, semé sans doute par une chiure d’oiseau adepte de la précision. Les habitants l’ont laissé jusqu’à maintenant, même si ce n’est peut être pas très bon pour le mur. Le figuier est une plante robuste qui se contente de peu, mais ces conditions paraissent si extrêmes qu’elles forcent le respect ; et l’informe arbuste se pare d’une certaine beauté, tel un bonzaï naturel.

Figuier sauvage

Dan le Rouge © CC-BY NC ND

Cette nature urbaine qui persiste à envahir les espaces minéraux des villes s’offre à celui qui sait la voir et l’apprécier. Mauvaise herbe folle, subissant qualificatifs péjoratifs et stress intense, et qui participe pourtant de la richesse d’une promenade urbaine.

Dans les rues peu fréquentées, dans certains parkings manquant d’entretient, les fissures du bitume sont colonisées par des herbes, nanifiées par la rareté du substrat ; et par des mousses, dont le vert intense illumine les sombres revêtements quand le soleil brille après la pluie. Le regard appréciera ces micro-paysages, jardins secs inversés où la pièce rapportée est le minéralisme environnant.

Micro-paysage

Dan le Rouge © CC-BY NC ND

Micro-paysage

Dan le Rouge © CC-BY NC ND

Parfois les habitants d’un quartier prennent en main la végétalisation de leur rue, arrachent quelques pavés et plantent dans le sol sous-jacent des graines ou de jeunes pousses. Sous les pavés le jardin.
Dans un quartier enclavé entre voie ferrée et grandes artères, proche de la gare de Bordeaux, ce fut un bonheur de dériver d’une rue à l’autre dans la lumière douce du soir d’été et d’admirer les grandes roses trémières qui y prospéraient. Atteignant parfois deux mètres et masquant à demie, là une porte, ici une fenêtre. Par l’effet sans doute d’un pacte tacite avec les agents d’entretien qui semblèrent fermer les yeux – ou les ouvrir plus et apprécier l’initiative, chaque coin de rue offrait une découverte. Les coins ombreux et humides abondaient de mousses et d’herbes au vert rendu tendre par les pluies abondantes de l’été dernier. J’espère que l’expérience sera renouvelée l’an prochain et que je pourrai partager cette fois cette découverte fortuite.

Rose trémière

Dan le Rouge © CC-BY NC ND

Quartier Libre

Dan le Rouge © CC-BY NC ND

Dans cette ville dont le plan d’aménagement semble livré au minéralisme le plus sobre, les quartiers résidentiels semblent parfois en proie à une résistance non-dite qui pousse les habitants à investir leur trottoir par le végétal. Je connaissais par exemple une autre adresse où l’on avait découpé deux trous biens nets dans le bitume, au raz d’un beau mur de pierre blonde, pour y planter du jasmin. La plante était guidée par dessus la porte d’entrée. À la floraison, le passage de cette porte devait être bien agréable.

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La connaissance ne retire rien à l’appréciation, aussi je vous conseille le livre Sauvages de ma rue, publié par le Muséum national d’Histoire naturelle et la maison d’édition Le Passage. L’identification des espèces est facilité par une reconnaissance classique des fleurs et par la forme des feuilles. En effet, cette végétation urbaine, souvent naine et subissant les agressions constante du passage et des pollutions, ne présente pas toujours de fleurs visibles. Seul bémol, son format le rend un peu difficile à mettre dans une poche.
Un site web éponyme est lié au livre. Il propose des textes sur la biodiversité urbaine, mais aussi un formulaire permettant à tout un chacun de participer au relevé des végétaux qui peuplent nos villes. Cette démarche participe à la fois de la découverte d’une nature vague et quasi invisible et au réenchantement du monde urbain.

Notes :
[1] L’un de mes lecteurs appréciera cette citation, il se reconnaitra. Elle est de Pierre Lieutaghi, in « L’ethnobotanique au péril du gazon », Terrain [En ligne], 1 | octobre 1983, mis en ligne le 23 juillet 2007. URL : http://terrain.revues.org/2779