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Fukushima Daiichi, 3 ans

Triste anniversaire :

Trois ans aujourd’hui qu’une triple catastrophe touchait le Japon. Un tremblement de terre très puissant, un tsunami mémorable et ravageur, et une catastrophe nucléaire multiple toujours en cours, et dont l’impact sur nos sociétés dépendante de l’« atome pour la paix » est toujours à définir.

J’ai des amis très chers au Japon, et bien qu’ils vivaient alors à Tokyo, je me suis immédiatement senti concerné, parce que ces évènements les touchaient d’une manière ou d’une autre. Par ailleurs, je garde des souvenir marquant – réels ou construits – de la catastrophe de Tchernobyl en 1986 malgré mon jeune âge à l’époque. Notamment l’inquiétude des mes parents à propos de l’alimentation. Je garde un certain intérêt depuis cette époque sur la « chose » nucléaire, essayant de me forger un avis entre les discours lénifiants des autorités, et ceux parfois apocalyptiques des antis.

Aujourd’hui je continue à lire tout ce qui me tombe sous la main en français et en anglais sur la catastrophe du 11 mars 2011, parce que celle-ci c’est produite dans ma vie adulte, et j’ai donc les moyen intellectuels pour l’appréhender, et le formidable outil Internet pour fournir ma curiosité. Il y a une volonté de garder une trace aussi – j’enregistre tout : articles de presse, rapports officiels japonais, français, américains, etc., études scientifiques, masses de données publiées par TEPCO et par les diverses organisations étatiques ou indépendantes japonaises ou autres, nombreux d’hyperliens de toute origines que je consulte régulièrement – et pouvoir revenir en arrière et comprendre comment on fabrique l’information dans ce genre de situation.

Pouvoir documenter les mensonges et les approximations est important à mes yeux. D’autant plus que ces catastrophes ne se passent pas dans le temps médiatique et spectaculaire habituel, mais sur le long, et le très long terme ; et qu’il est impossible, quelques mois, années après l’accident, d’en connaître tous les tenants et aboutissants.

Par exemple, l’autorité de sureté américaine a tenu en 1993 sa dernière réunion à propos de la décontamination de Three Mile Island (1973), et les derniers éléments de combustible n’ont été retiré du cœur fondu de la centrale qu’en 1990, dix-sept ans après l’accident [^1]. Autre exemple, la gestion de l’accident de Tchernobyl : le second sarcophage est en cours de construction pour limiter la propagation dans l’environnement, et des scientifiques, des ingénieurs, travaillent sans relâche depuis l’accident pour surveiller les cycles de criticité du corium, pour étudier les effets biologiques et écologique, pour que sais-je encore…

Je ne prends rien pour argent comptant. Aucun article n’est pour moi digne de foi par lui-même, tant qu’il n’est pas recoupé par de multiples autres, et encore. Je n’ai donc pas d’avis totalement tranché, à part celui-ci : Fukushima est une catastrophe effroyable qui touche des centaines de milliers de personnes toujours aujourd’hui déplacées et victimes, et ce n’est pas prêt de rentrer dans l’ordre. Des communes entières sont vidées de leurs habitant, il y a encore 270 000 réfugiés du tsunami et de la catastrophe nucléaire dont 100 000 vivent toujours dans des logements préfabriqués. On imagine généralement pas qu’un pays riche comme le Japon puisse connaître un tel nombre de déplacés.

Les Zones ultimes :

Les zones contaminées autour des centrales accidentées de Tchernobyl et Fukushima sont le niveau ultime de la Zone. Interdites d’accès, considérées comme dangereuses alors que rien ne l’indique au premier coup d’oeil, porteuses d’une terreur sourde dont la bande son n’est pas les gémissements des fantômes mais les couinements stridents des compteurs Geiger.

La Zone interdite autours de Tchernobyl est un sanctuaire sans humains où la nature semble avoir repris ses droits : les grands animaux y sont à l’abris des chasseurs, on y a même réintroduit des chevaux de przewalski depuis 1998 1.

Les Zones – car une nouvelle existe désormais au Japon – renvoient au livre des frères Arcadi et Boris Strougatski, Stalker, sous-titré en français « Pique-nique au bord du chemin ». Ce livre ne parle pas de centrales nucléaires mais de la visite d’extraterrestres ayant laissé derrière eux des artefacts incompréhensibles dans des zones réduites et très surveillées. Les Stalkers sont les contrebandiers qui s’y aventure illégalement pour récupérer et revendre leurs trouvailles, au risque de leur vie.

Le parallèle est si frappant qu’on a nommé Stalker, dans le contexte des zones irradiées autours de Tchernobyl, les personnes y pénétrant pour y récupérer les métaux des véhicules abandonnés par les soviétiques 2 après la phase urgente de la décontamination et les revendre. Dilué dans les hauts fourneaux avec du métal sain, on retrouve peut être cet acier dans le futur EPR… comme un écho de nos erreurs passées.

Ce qui marque les visiteurs de ces zones, c’est le spectacle des villes désertées en urgence, les habitants ayant tout abandonné derrière eux. Rien n’a changé, dans la ville de Pripiat, toute proche de la centrale de Tchernobyl, ancien dortoir des ouvriers, ingénieurs et de leur famille. Les salles de classe ont toujours leurs bureaux, leurs cahiers, leurs livres. Même chose à Tomioka ou Okuma 3, au Japon, où les habitants ont tout laissé dans la précipitation. Les magasins sont pleins de fournitures, les mairies de paperasse et de matériel, le tout seulement dérangé par le tremblement de terre et les animaux vaguant.

Extension du domaine de la Zone :

En 1957, le 29 septembre, survenait la Catastrophe de Kychtym 4, dans l’ultra-secret complexe nucléaire de Maïak 5, dans l’ancienne URSS. C’est tout proche de la ville de Tcheliabinsk, bombardée il y a un peu plus d’un an par un météore qui a fait la une des médias. J’ai lu, il me semble dans Les Jeux de l’atome et du hasard de Jean-Pierre Pharabod et Jean-Paul Schapira, que les abords de ce complexe sont si pollués de radionucléides qu’on y a décrit de nouvelles maladies inédites et spécifiques – les populations à l’époque n’ayant pas été déplacées pour conserver le secret.

Le Polygone nucléaires de Semipalatinsk 6, au Kazakhstan, où eurent lieu de nombreux tests nucléaires atmosphérique et souterrains de l’Union Soviétique est aussi une zone polluée et hantée par les spectres de la guerre froide. Les Kazakhs payent durement leur passé de république soviétique.

L’extension de la Zone, c’est aussi les anciennes mines d’uranium française – on a extrait des milliers de tonne d’uranium sur le territoire métropolitain – et leurs stériles, boues et résidus qu’il faut stocker, en général dans des lieux où il n’est pas conseillé de baguenauder le nez au vent 7. Admettons quand même que face aux maladies que subissent les populations exposées dans les deux exemples ci-dessus, la France n’est pas à vraiment plaindre. Ce qui n’empêche pas de s’informer.

Le Niger, fournisseur majeur de notre « indépendance énergétique », est lui aussi truffé de mines en activités, qui deviendrons autant de Zones un jour.

Quelques Lectures :

Fukushima, dans la zone interdite de William T. Vollmann, 2012. Le journaliste et écrivain part presque sur un coup de tête traverser, quelques mois après la catastrophe, la Zone de Fukushima. Un récit très vivant pour ce compte rendu d’exploration. Même traversée, par Brice Maire, ses marches de nuit, son squat sur un canapé d’auberge, ses campements à l’arrache… Ça commence ici http://fukushima.blogs.nouvelobs.com/archive/2012/03/03/tokyo-gonzo.html, pas mal de photos ont disparu, mais il reste le texte.

Le Dernier homme de Fukushima, d’Antonio Panota, 2013. L’histoire du fermier Naoto Matsumura qui a dit merde à TEPCO et au gouvernement japonais et décidé de rester soigner les animaux domestiques abandonnés dans la Zone. Voir aussi la série de photos de Panota sur Médiapart : http://www.mediapart.fr/portfolios/fukushima-17-le-dernier-homme. Je noterai que l’auteur aurait pu signaler d’autres éleveurs qui ont réalisé plus ou moins le même parcours – ce qui ne diminuait en rien le sacrifice de Matsumura, ni même sa force symbolique. Cherchez donc les noms suivants : Osamu Nakamura, éleveur de chevaux, et Masami Yoshizawa, éleveur de vaches. Si vous réclamez des références dans les commentaires, je les fournirai. Et ceux-ci ne sont que les suffisamment forts, qui ont survécu, d’autres se sont suicidés de désespoir. Là encore, je dois pouvoir fournir des références.

Pour l’état des lieux officiel par l’IRSN, voir le dossier mis en ligne hier : http://www.irsn.fr/FR/Actualites_presse/Actualites/Pages/20140310-irsn-fukushima-2014.aspx

Les articles du Monde pour les 3 ans de l’accident (le premier décrit bien la Zone) :
Dans les villes mortes autour de Fukushima
Les enfants de Fukushima racontent la catastrophe
La Catastrophe nucléaire de Fukushima trois ans après

Stalker, des frères Arkadi et Boris Strougatski, 1972. Belle science-fiction sociétique

La Supplication – Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse, de Svetlana Alexievitch, 1998, que je n’ai toujours pas lu, alors qu’il attend mon bon vouloir dans ma bibliothèque.

Les journaux d’exploration de la Zone de Tchernobyl d’Elena Filatova : http://elenafilatova.com/. Il semble qu’en ukrainien, chernobyl désigne une plante proche de l’absinthe, et elle explique que dans certaines vieilles bible en ukrainien, la chute de l’astre, annonciateur de l’Apocalypse (AP 8,11) est nommé chernobyl.

Atomic Bazaar, de William Landewiesche, 2010. La Zone n’est ici pas le sujet principal, mais c’est un point de vue intéressant et documenté sur la prolifération, particulièrement sur la bombe pakistanaise, et sur son « père », le Docteur Khan: https://fr.wikipedia.org/wiki/Abdul_Qadeer_Khan. Dans la première partie, il a des informations intéressantes sur les installations russes, données avec un l’humour pince sans rire et des anecdotes incroyables.

L’article tout récent du Parisien sur l’essaie atmosphérique Gerboise Bleue (1960, https://fr.wikipedia.org/wiki/Gerboise_bleue) en Algérie : http://www.leparisien.fr/faits-divers/le-document-choc-sur-la-bombe-a-en-algerie-14-02-2014-3590523.php. Si par ailleurs quelqu’un met la main sur le film Gerboise Bleue de Djamel Ouahab, je suis très intéressé.

Explorations virtuelles :

La Zone de Tchernobyl en mode street view par Yandex : http://maps.yandex.ru/?ll=30.110389%2C51.385676&spn=0.113811%2C0.022234&z=13&l=map%2Cstv&ol=stv&oll=30.11038899%2C51.38567642&ost=dir%3A315.841972%2C8.391072000000001~spn%3A69.35387283067865%2C43.04340599999999

Le « Memories for the Future », street view de Goodle dans la Zone de Fukushima : http://www.miraikioku.com/streetview/en/about

Notes :

[^1]: http://www.nrc.gov/reading-rm/doc-collections/fact-sheets/3mile-isle.html, lire aussi la note de l’IRSN sur cet accident, qui met bien en rapport le long temps nécessaire à son analyse. http://www.irsn.fr/FR/connaissances/Installations_nucleaires/Les-accidents-nucleaires/three-mile-island-1979/Pages/sommaire.aspx


  1. 21 chevaux âgés et malades qui y ont été lâchés, ils seraient aujourd’hui une cinquantaine et bien adaptés. 
  2. deux liens vite trouvés, avec des photos : http://1800recycling.com/2010/06/chernobyl-radioactive-scrapyard/ et http://englishrussia.com/2009/03/16/chernobyl-scrap-metal/ 
  3. « okuma ghost town » dans google image. Et pour voir le très ironique portail de la ville, qui dit en substance « Un avenir radieux avec l’énergie nucléaire » : « okuma nuclear energy bright future » dans le même google image. 
  4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Catastrophe_nucl%C3%A9aire_de_Kychtym 
  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Complexe_nucl%C3%A9aire_Ma%C3%AFak 
  6. https://fr.wikipedia.org/wiki/Polygone_nucl%C3%A9aire_de_Semipalatinsk 
  7. voir la base MIMAUSA, qui « a été développée [par l’IRSN] afin de permettre la consultation par le grand public de données concernant les anciens sites miniers français d’uranium. » : http://mimausabdd.irsn.fr/ pour les localisations. Si vous cherchez du plus croustillant, tapez « limousin radioactif » dans google… mais je vous laisse la responsabilité d’interpréter ce que vous y lirez. J’ai mon avis, mais les sources incontestables sont vraiment difficiles à trouver, et je manque de temps pour cet article… Et voilà que j’en trouve une : http://www.irsn.fr/FR/Actualites_presse/Communiques_et_dossiers_de_presse/Pages/Anciennes_mines_d_uranium_du_Limousin.aspx. Il faut bien lire, le langage est contrôlé, mais « établir une cartographie des chemins, routes, aires, plateformes et autres secteurs sur lesquels des stériles ont été utilisés » laisse peu de place au doute. 
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Jungle urbaine (1)

« […]le jardin à la française et ses boulingrins illustrent de façon grandiose une distance à l’égard du végétal […] devenus éléments malléables d’un décor, privés des seules libertés auxquelles puissent prétendre les plantes –élaborer une forme propre et en peupler l’espace–, herbes et arbres cessent d’être des interlocuteurs possibles pour les sociétés : les esclaves n’ont pas de parole. De Versailles au pavillon de banlieue, les êtres vivants les plus présents dans notre regard sont tenus au même mutisme. Le gazon qui n’a pas le droit de grandir, définitivement interdit de printemps, prolonge au-dehors l’espace moquette du séjour. Seul en diffère l’entretien (combiné aspirateur-tondeuse à étudier). » [1]

Je mis plusieurs années à convaincre mes parents de l’inutilité de tondre notre semblant de pelouse chaque année plus laide. ils finirent par voir et apprécier les grandes fleurs sauvages mauves, jaunes et bleues qui peuplaient le jardin. Je fus alors dispensé de la corvée.
Nos passages dans le jardin devenu une friche formèrent naturellement un chemin et y introduisirent un nouveau milieu, plus ensoleillé et rendu plus sec par le tassement du sol. Les pâquerettes et les pensées sauvages apprécièrent cette frontière et après quelques saisons, le chemin était matérialisé, comme une allée de délicates fleurs blanches et mauves.
Le jardin ne fut jamais aussi beau qu’après avoir été laissé à lui même pendant quelques années.

Par la suite, mes parents devenus convaincus placèrent de petites étiquettes sur les plantes sauvages qui poussaient sur notre trottoir en profitant de la fissure – la « brèche urbaine » – entre le mur et le vieux bitume désagrégé. Les étiquettes indiquant « ne pas traiter » étaient destinées aux agents de la commune, pour qu’ils ne les détruisent pas à coup d’herbicides. Nous avions les seules plantes de trottoir de la ruelle. Echos à coup d’herbes folles des jardins de rue du Japon ou de Taiwan.
Un jour une voisine passa et dit avec grand sérieux « c’est dommage ces plantes, vous qui avez un si beau trottoir », avant de passer son chemin. Cela nous fit sourire : nous devions bien admettre que la beauté minérale du trottoir nous avait totalement échappé.
Les herbes folles sont restées, ont fleuri, fructifié, et ne sont morte qu’à l’hiver.

Dans une rue proche, il y a un figuier qui pousse depuis quelques années entre un mur et une gouttière, à environ un mètre du sol. Il n’a surement pas été planté, et prospère comme il peut dans cette encoignure, semé sans doute par une chiure d’oiseau adepte de la précision. Les habitants l’ont laissé jusqu’à maintenant, même si ce n’est peut être pas très bon pour le mur. Le figuier est une plante robuste qui se contente de peu, mais ces conditions paraissent si extrêmes qu’elles forcent le respect ; et l’informe arbuste se pare d’une certaine beauté, tel un bonzaï naturel.

Figuier sauvage

Dan le Rouge © CC-BY NC ND

Cette nature urbaine qui persiste à envahir les espaces minéraux des villes s’offre à celui qui sait la voir et l’apprécier. Mauvaise herbe folle, subissant qualificatifs péjoratifs et stress intense, et qui participe pourtant de la richesse d’une promenade urbaine.

Dans les rues peu fréquentées, dans certains parkings manquant d’entretient, les fissures du bitume sont colonisées par des herbes, nanifiées par la rareté du substrat ; et par des mousses, dont le vert intense illumine les sombres revêtements quand le soleil brille après la pluie. Le regard appréciera ces micro-paysages, jardins secs inversés où la pièce rapportée est le minéralisme environnant.

Micro-paysage

Dan le Rouge © CC-BY NC ND

Micro-paysage

Dan le Rouge © CC-BY NC ND

Parfois les habitants d’un quartier prennent en main la végétalisation de leur rue, arrachent quelques pavés et plantent dans le sol sous-jacent des graines ou de jeunes pousses. Sous les pavés le jardin.
Dans un quartier enclavé entre voie ferrée et grandes artères, proche de la gare de Bordeaux, ce fut un bonheur de dériver d’une rue à l’autre dans la lumière douce du soir d’été et d’admirer les grandes roses trémières qui y prospéraient. Atteignant parfois deux mètres et masquant à demie, là une porte, ici une fenêtre. Par l’effet sans doute d’un pacte tacite avec les agents d’entretien qui semblèrent fermer les yeux – ou les ouvrir plus et apprécier l’initiative, chaque coin de rue offrait une découverte. Les coins ombreux et humides abondaient de mousses et d’herbes au vert rendu tendre par les pluies abondantes de l’été dernier. J’espère que l’expérience sera renouvelée l’an prochain et que je pourrai partager cette fois cette découverte fortuite.

Rose trémière

Dan le Rouge © CC-BY NC ND

Quartier Libre

Dan le Rouge © CC-BY NC ND

Dans cette ville dont le plan d’aménagement semble livré au minéralisme le plus sobre, les quartiers résidentiels semblent parfois en proie à une résistance non-dite qui pousse les habitants à investir leur trottoir par le végétal. Je connaissais par exemple une autre adresse où l’on avait découpé deux trous biens nets dans le bitume, au raz d’un beau mur de pierre blonde, pour y planter du jasmin. La plante était guidée par dessus la porte d’entrée. À la floraison, le passage de cette porte devait être bien agréable.

__________________________

La connaissance ne retire rien à l’appréciation, aussi je vous conseille le livre Sauvages de ma rue, publié par le Muséum national d’Histoire naturelle et la maison d’édition Le Passage. L’identification des espèces est facilité par une reconnaissance classique des fleurs et par la forme des feuilles. En effet, cette végétation urbaine, souvent naine et subissant les agressions constante du passage et des pollutions, ne présente pas toujours de fleurs visibles. Seul bémol, son format le rend un peu difficile à mettre dans une poche.
Un site web éponyme est lié au livre. Il propose des textes sur la biodiversité urbaine, mais aussi un formulaire permettant à tout un chacun de participer au relevé des végétaux qui peuplent nos villes. Cette démarche participe à la fois de la découverte d’une nature vague et quasi invisible et au réenchantement du monde urbain.

Notes :
[1] L’un de mes lecteurs appréciera cette citation, il se reconnaitra. Elle est de Pierre Lieutaghi, in « L’ethnobotanique au péril du gazon », Terrain [En ligne], 1 | octobre 1983, mis en ligne le 23 juillet 2007. URL : http://terrain.revues.org/2779

zone interstitielle (1)

J’emprunte cette expression tout d’abord au groupe Stalker qui défini les Territoires Actuels comme formant « le négatif de la ville bâtie, les aires interstitielles et marginales, les espaces abandonnés ou en voie de transformation. » [1]

D’après l’article de wikipédia portant sur l’École de Chicago en sociologie, l’expression de zone interstitielle a été employé dés les années 1920 pour parler de la « ceinture de pauvreté » – on verra plus bas comme cette expression est significative – entre centre ville commercial et parties résidentielles plus aisées l’entourant : une partie de la ville détériorée, à la population changeante, dont les services publics sont absents. Là s’installent les gangs, structures violentes qui répondent à la désorganisation sociale.

Dans l’article Des friches : le désordre social de la nature, Lucie Dupré décrit au chapitre 11 une « zone interstitielle » qui est aussi une frontière, citation :

Il s’agit d’un « désert » végétal [… qui] affiche tous les dangers associés à ce retour du sauvage dont elle cumule, en les exacerbant, les principaux attributs. En limite de régions, entre prairie et forêt, elle constitue un lieu marginal qui attire des populations marginales : des « gens aux idées pas très claires » et des « bohémiens ». Le jour, le sous-bois, dit-on, est fréquenté par des familles de « bohémiens » qui viennent y prendre le frais en famille. […] Avec la figure du bohémien s’amorce l’idée du retour du sauvage, de la nature inquiétante, de la marginalisation sociale dont cette zone interstitielle est l’expression. [2]

La ceinture.

Le mot zone vient du latin zona, et du mot grec zônê (ζωνη) pour ceinture ou ceindre. Le mot grec viendrait du sanscrit junami, joindre, lier. En ancien français, la zone était une partie de l’habillement du prêtre officiant. Ce terme semble toujours employé dans l’église orthodoxe : c’est la ceinture de tissu portée par-dessus l’epitrachelion.
La zone, espace bien défini en géographie ou en urbanisme, prend en argot le sens de désordre : foutre la zone, c’est la zone.
Le verbe zoner – définir des zones, réaliser un zonage – est synonyme, toujours en argot, de errer, mener une existence de marginal: le Robert historique de la langue française le défini comme « coucher n’importe où, comme les habitants de la zone » (v. 1950). On trouve aussi dans le même dictionnaire le terme de zonards, d’abord mot d’argot militaire – « soldat de 1re classe » (1894), puis habitant de la zone, au sens de quartier défavorisé.
Cette utilisation vient de la Zone parisienne du début du XXème siècle : si jusque à cette époque le mot désigne de manière elliptique une « zone militaire fortifiée », il prend alors un sens plus spécifique désignant les terrains vagues qui se sont constitués autour de Paris dans les bandes de terrain dégagés de toute constructions autour des bastions de l’enceinte de Thiers. Céline a écrit dans le Voyage au bout de la nuit à propos de la Zone : « de cette espèce de village qui n’arrive jamais à se dégager tout à fait de la boue, coincé dans les ordures et bordé de sentiers ».
On notera la proximité linguistique des mots enceinte et ceinture (zona en latin on l’a vu) ; mais aussi des « bandes » de terrain, à approcher de l’utilisation ancienne du mot zone pour désigner, en géographie et en astronomie, des bandes définies par deux cercles parallèles [3].

La plasticité du langage fait que la notion péjorative du mot peut être mise de côté, et zoner est alors synonyme de flâner qui invoque un certain plaisir.

Le renouveau.

L’étymologie la plus admise du mot friche est le néerlandais versch ou virsch, qui signifie frais, nouveau. Utilisé avec le mot lant, terre, il désigne une terre gagnée sur la mer en l’endiguant [4]. On trouve aussi le latin fractitium, champ labouré pour la première fois, de fractum, briser [5], que l’on peut sans doute rapprocher de friable et effriter. Il y a encore le latin frango, briser au sens de briser les mottes, labourer [6]. On arrive par ici au fragment qui vient de frangere, briser.

Intéressant comme le mot désignant un nouvel espace de culture, c’est transformé pour désigner des lieux abandonnés : un champ en friche n’est plus cultivé, une friche urbaine ou industrielle est laissée inoccupée après l’arrêt de l’activité. Lieux abandonnés mais destinés à renaitre : la friche agricole vise à renouveler un sol épuisé, la friche urbaine – officiellement en « attente d’une nouvelle occupation » [7] – sera réhabilitée pour répondre à la pression démographique de la métropole qui l’abrite.
Ce sont toujours des lieux en transition, mais aussi de transition car ils abritent souvent une population migrante plus ou moins visible : roms, marginaux, qui font de ces lieux en creux leur pénates temporaires.
L’origine latine aux différentes forme de l’action de briser, à la fois constructive (labourer) et destructive (fragmenter), apporte un éclairage sur le rôle de la friche : fragmentation de l’espace urbain et préparation d’un nouvel ensemencement porteur d’espoir.

L’espace indéfini.

Dans l’expression « terrain vague », on invoque ici le vide, et plus particulièrement une absence de culture, mais aussi : l’imprécision, un espace sans bornes déterminées. Dans l’art, c’est le vaporeux et l’indécis, en parlant de peinture (voir le mot vaguesse). Au sens figuré, il est un malaise indéfini de l’âme. Le mot vient du latin vaccum, vide.
Quelques emplois anciens se rapportent à vagus, errant : Ronsard parle ainsi du « vague peuple hébreu ». C’est ce sens qui a sans doute donné le verbe vaguer, errer, aller à l’aventure, et divaguer, qui en plus du sens figuré le plus employé de délirer, signifie aussi « sortir de son lit » en parlant d’une rivière. En jurisprudence, c’est « errer à l’abandon, en parlant des animaux malfaisants ou des fous. » [8]
L’étymologie est si claire et directe, synthétisons à la hache : le terrain vague est un espace vide abritant les errants.

Le langage est décidément un système étonnamment cohérent et la noosphère n’est pas loin.

Continuer l’exploration.

Je reviendrai sur ce blog sur ces notions de marge, de zone, de friche, de frontières parfois cachés, et sur les infrastructures invisibles. Mais c’est aujourd’hui assez pour un seul billet.

Je pourrai vous faire une pile de bouquins et de texte, de Careri à Debord, mais celui-ci traite bien du sujet, et je compte parler des autres plus tard :
Un Livre blanc: récit avec cartes (ISBN 978-2213634111), de Philippe Vasset. Un site web existe pour étendre le travail réalisé pour le livre : un site blanc.

notes :
[1] lire le manifeste du groupe Stalker : http://digilander.libero.it/stalkerlab/tarkowsky/manifesto/manifestFR.htm
[2] paru dans la revue Terrain : Dupré L., 2005, « Des friches : le désordre social de la nature », Terrain, n° 44, pp. 125-136, et disponible en ligne : http://terrain.revues.org/2488
[3] quelques références ici : http://www.cnrtl.fr/lexicographie/zone?
[4] http://www.cnrtl.fr/etymologie/friche
[5] http://www.littre.org/definition/friche
[6] https://fr.wiktionary.org/wiki/friche
[7] La friche urbaine fait l’objet d’une définition dans le Journal Officiel du 16/12/1998 : terrain laissé à l’abandon, ou utilisé à titre transitoire, en milieu urbain, dans l’attente d’une nouvelle occupation.
[8] https://fr.wikipedia.org/wiki/Animal_domestique_en_droit_français#L’errance_des_animaux_sauvages

note x : je suis encore en lutte avec l’éditeur de wordpress… veuillez excuser la mise en page aléatoire. Malgré une bonne heure de mise en page, je suis toujours insatisfait du résultat. Sans parler des espaces insécables qui disparaissent !

édition le 17 janvier 2014 : quelques corrections grammaticales mineures.