Archives pour la catégorie de l’art

Jungle urbaine (1)

« […]le jardin à la française et ses boulingrins illustrent de façon grandiose une distance à l’égard du végétal […] devenus éléments malléables d’un décor, privés des seules libertés auxquelles puissent prétendre les plantes –élaborer une forme propre et en peupler l’espace–, herbes et arbres cessent d’être des interlocuteurs possibles pour les sociétés : les esclaves n’ont pas de parole. De Versailles au pavillon de banlieue, les êtres vivants les plus présents dans notre regard sont tenus au même mutisme. Le gazon qui n’a pas le droit de grandir, définitivement interdit de printemps, prolonge au-dehors l’espace moquette du séjour. Seul en diffère l’entretien (combiné aspirateur-tondeuse à étudier). » [1]

Je mis plusieurs années à convaincre mes parents de l’inutilité de tondre notre semblant de pelouse chaque année plus laide. ils finirent par voir et apprécier les grandes fleurs sauvages mauves, jaunes et bleues qui peuplaient le jardin. Je fus alors dispensé de la corvée.
Nos passages dans le jardin devenu une friche formèrent naturellement un chemin et y introduisirent un nouveau milieu, plus ensoleillé et rendu plus sec par le tassement du sol. Les pâquerettes et les pensées sauvages apprécièrent cette frontière et après quelques saisons, le chemin était matérialisé, comme une allée de délicates fleurs blanches et mauves.
Le jardin ne fut jamais aussi beau qu’après avoir été laissé à lui même pendant quelques années.

Par la suite, mes parents devenus convaincus placèrent de petites étiquettes sur les plantes sauvages qui poussaient sur notre trottoir en profitant de la fissure – la « brèche urbaine » – entre le mur et le vieux bitume désagrégé. Les étiquettes indiquant « ne pas traiter » étaient destinées aux agents de la commune, pour qu’ils ne les détruisent pas à coup d’herbicides. Nous avions les seules plantes de trottoir de la ruelle. Echos à coup d’herbes folles des jardins de rue du Japon ou de Taiwan.
Un jour une voisine passa et dit avec grand sérieux « c’est dommage ces plantes, vous qui avez un si beau trottoir », avant de passer son chemin. Cela nous fit sourire : nous devions bien admettre que la beauté minérale du trottoir nous avait totalement échappé.
Les herbes folles sont restées, ont fleuri, fructifié, et ne sont morte qu’à l’hiver.

Dans une rue proche, il y a un figuier qui pousse depuis quelques années entre un mur et une gouttière, à environ un mètre du sol. Il n’a surement pas été planté, et prospère comme il peut dans cette encoignure, semé sans doute par une chiure d’oiseau adepte de la précision. Les habitants l’ont laissé jusqu’à maintenant, même si ce n’est peut être pas très bon pour le mur. Le figuier est une plante robuste qui se contente de peu, mais ces conditions paraissent si extrêmes qu’elles forcent le respect ; et l’informe arbuste se pare d’une certaine beauté, tel un bonzaï naturel.

Figuier sauvage

Dan le Rouge © CC-BY NC ND

Cette nature urbaine qui persiste à envahir les espaces minéraux des villes s’offre à celui qui sait la voir et l’apprécier. Mauvaise herbe folle, subissant qualificatifs péjoratifs et stress intense, et qui participe pourtant de la richesse d’une promenade urbaine.

Dans les rues peu fréquentées, dans certains parkings manquant d’entretient, les fissures du bitume sont colonisées par des herbes, nanifiées par la rareté du substrat ; et par des mousses, dont le vert intense illumine les sombres revêtements quand le soleil brille après la pluie. Le regard appréciera ces micro-paysages, jardins secs inversés où la pièce rapportée est le minéralisme environnant.

Micro-paysage

Dan le Rouge © CC-BY NC ND

Micro-paysage

Dan le Rouge © CC-BY NC ND

Parfois les habitants d’un quartier prennent en main la végétalisation de leur rue, arrachent quelques pavés et plantent dans le sol sous-jacent des graines ou de jeunes pousses. Sous les pavés le jardin.
Dans un quartier enclavé entre voie ferrée et grandes artères, proche de la gare de Bordeaux, ce fut un bonheur de dériver d’une rue à l’autre dans la lumière douce du soir d’été et d’admirer les grandes roses trémières qui y prospéraient. Atteignant parfois deux mètres et masquant à demie, là une porte, ici une fenêtre. Par l’effet sans doute d’un pacte tacite avec les agents d’entretien qui semblèrent fermer les yeux – ou les ouvrir plus et apprécier l’initiative, chaque coin de rue offrait une découverte. Les coins ombreux et humides abondaient de mousses et d’herbes au vert rendu tendre par les pluies abondantes de l’été dernier. J’espère que l’expérience sera renouvelée l’an prochain et que je pourrai partager cette fois cette découverte fortuite.

Rose trémière

Dan le Rouge © CC-BY NC ND

Quartier Libre

Dan le Rouge © CC-BY NC ND

Dans cette ville dont le plan d’aménagement semble livré au minéralisme le plus sobre, les quartiers résidentiels semblent parfois en proie à une résistance non-dite qui pousse les habitants à investir leur trottoir par le végétal. Je connaissais par exemple une autre adresse où l’on avait découpé deux trous biens nets dans le bitume, au raz d’un beau mur de pierre blonde, pour y planter du jasmin. La plante était guidée par dessus la porte d’entrée. À la floraison, le passage de cette porte devait être bien agréable.

__________________________

La connaissance ne retire rien à l’appréciation, aussi je vous conseille le livre Sauvages de ma rue, publié par le Muséum national d’Histoire naturelle et la maison d’édition Le Passage. L’identification des espèces est facilité par une reconnaissance classique des fleurs et par la forme des feuilles. En effet, cette végétation urbaine, souvent naine et subissant les agressions constante du passage et des pollutions, ne présente pas toujours de fleurs visibles. Seul bémol, son format le rend un peu difficile à mettre dans une poche.
Un site web éponyme est lié au livre. Il propose des textes sur la biodiversité urbaine, mais aussi un formulaire permettant à tout un chacun de participer au relevé des végétaux qui peuplent nos villes. Cette démarche participe à la fois de la découverte d’une nature vague et quasi invisible et au réenchantement du monde urbain.

Notes :
[1] L’un de mes lecteurs appréciera cette citation, il se reconnaitra. Elle est de Pierre Lieutaghi, in « L’ethnobotanique au péril du gazon », Terrain [En ligne], 1 | octobre 1983, mis en ligne le 23 juillet 2007. URL : http://terrain.revues.org/2779

Publicités

Je suis un artiste, petite farce sans conséquence

Je déclare que ma vie est un acte artistique dont je suis l’auteur. Tous mes actes, pensées, sentiments, traces ; et par conséquent toute donnée relative à ces actes, pensées, sentiments, traces, fait donc partie intégrante d’une œuvre.

Cette œuvre est un acte permanent : mes rêves et mes ronflements font partie de l’oeuvre, de même que toute acte inconscient, au même titre que tout acte, pensée, sentiment, conscient.

Cette œuvre est le produit de toutes mes personnalités, réelles et virtuelles : donc tous mes actes, pensées, sentiments, traces, qu’ils soient produits en mon nom propre ou sous pseudonyme font partie intégrante de l’œuvre.

Il en découle que toutes les données relatives à ma vie – positionnement géographique ; publications de ce blog, ou de toute autre plateforme de blogging et de microblogging ; éléments publiés sur les réseaux sociaux présents ou à venir ; photos et vidéos dont je suis l’auteur ou l’acteur ; éléments de mes messageries électroniques ; données médicales ou fiscales ; votes et signatures de pétitions ; commentaires sur tout type site web ; liste non exhaustive – doivent être considérés comme des « données culturelles numériques » relative à cette œuvre qu’est ma vie.
Ces données m’appartiennent et sont par conséquent couvertes par la propriété intellectuelle.

Outre les données numériques, toute donnée physique que je peux laisser, consciemment ou inconsciemment dans la réalité – marque de pas ; fragment d’ADN, d’ARN, ou tout autre matériel génétique ou épigénétique connu ou inconnu ; onde sonore (paroles, sons, bruits) ; onde électromagnétique (dans le spectre visible ou invisible) ; odeur, phéromone ; champ magnétique et électrique ; mouvement (les miens ou ceux que j’imprime à mon environnement) ; liste non exhaustive – est à verser au sein de cette même œuvre.

Je déclare l’œuvre décrite ci-dessus sous licence CC – BY NC SA, licence que je me réserve le droit de modifier, de manière globale, ou au cas par cas pour chacune des données que je pourrais produire.

Bien entendu, cette déclaration a valeur rétroactive sur l’ensemble de ma vie depuis le jour de ma majorité ; et toute modification de cette déclaration aura aussi valeur rétroactive.

__________________________

Cette déclaration est une farce destinée à montrer l’absurdité d’une société que seul un acte désintéressé, artistique, une volte, semble pouvoir transcender.
L’œuvre d’art existe par son créateur, mais aussi par son public, seul à même de la révéler dans la réalité sensible. Le regard du spectateur est d’importance et transforme l’œuvre.

N’hésitez pas à lire le grandiloquent Manifeste : Principes d’une déclaration universelle de l’internaute et du créateur à l’heure du numérique du Forum d’Avignon 2013.

L’analyse la plus intéressante (la seule ? n’hésitez pas à m’en signaler d’autre) de ce texte est chez S.I.Lex.

L’article de Laurent Chemla sur un sujet très proche est tout aussi bon, comme d’habitude, Nous sommes tous des ayants droits.