Fukushima Daiichi, 3 ans

Triste anniversaire :

Trois ans aujourd’hui qu’une triple catastrophe touchait le Japon. Un tremblement de terre très puissant, un tsunami mémorable et ravageur, et une catastrophe nucléaire multiple toujours en cours, et dont l’impact sur nos sociétés dépendante de l’« atome pour la paix » est toujours à définir.

J’ai des amis très chers au Japon, et bien qu’ils vivaient alors à Tokyo, je me suis immédiatement senti concerné, parce que ces évènements les touchaient d’une manière ou d’une autre. Par ailleurs, je garde des souvenir marquant – réels ou construits – de la catastrophe de Tchernobyl en 1986 malgré mon jeune âge à l’époque. Notamment l’inquiétude des mes parents à propos de l’alimentation. Je garde un certain intérêt depuis cette époque sur la « chose » nucléaire, essayant de me forger un avis entre les discours lénifiants des autorités, et ceux parfois apocalyptiques des antis.

Aujourd’hui je continue à lire tout ce qui me tombe sous la main en français et en anglais sur la catastrophe du 11 mars 2011, parce que celle-ci c’est produite dans ma vie adulte, et j’ai donc les moyen intellectuels pour l’appréhender, et le formidable outil Internet pour fournir ma curiosité. Il y a une volonté de garder une trace aussi – j’enregistre tout : articles de presse, rapports officiels japonais, français, américains, etc., études scientifiques, masses de données publiées par TEPCO et par les diverses organisations étatiques ou indépendantes japonaises ou autres, nombreux d’hyperliens de toute origines que je consulte régulièrement – et pouvoir revenir en arrière et comprendre comment on fabrique l’information dans ce genre de situation.

Pouvoir documenter les mensonges et les approximations est important à mes yeux. D’autant plus que ces catastrophes ne se passent pas dans le temps médiatique et spectaculaire habituel, mais sur le long, et le très long terme ; et qu’il est impossible, quelques mois, années après l’accident, d’en connaître tous les tenants et aboutissants.

Par exemple, l’autorité de sureté américaine a tenu en 1993 sa dernière réunion à propos de la décontamination de Three Mile Island (1973), et les derniers éléments de combustible n’ont été retiré du cœur fondu de la centrale qu’en 1990, dix-sept ans après l’accident [^1]. Autre exemple, la gestion de l’accident de Tchernobyl : le second sarcophage est en cours de construction pour limiter la propagation dans l’environnement, et des scientifiques, des ingénieurs, travaillent sans relâche depuis l’accident pour surveiller les cycles de criticité du corium, pour étudier les effets biologiques et écologique, pour que sais-je encore…

Je ne prends rien pour argent comptant. Aucun article n’est pour moi digne de foi par lui-même, tant qu’il n’est pas recoupé par de multiples autres, et encore. Je n’ai donc pas d’avis totalement tranché, à part celui-ci : Fukushima est une catastrophe effroyable qui touche des centaines de milliers de personnes toujours aujourd’hui déplacées et victimes, et ce n’est pas prêt de rentrer dans l’ordre. Des communes entières sont vidées de leurs habitant, il y a encore 270 000 réfugiés du tsunami et de la catastrophe nucléaire dont 100 000 vivent toujours dans des logements préfabriqués. On imagine généralement pas qu’un pays riche comme le Japon puisse connaître un tel nombre de déplacés.

Les Zones ultimes :

Les zones contaminées autour des centrales accidentées de Tchernobyl et Fukushima sont le niveau ultime de la Zone. Interdites d’accès, considérées comme dangereuses alors que rien ne l’indique au premier coup d’oeil, porteuses d’une terreur sourde dont la bande son n’est pas les gémissements des fantômes mais les couinements stridents des compteurs Geiger.

La Zone interdite autours de Tchernobyl est un sanctuaire sans humains où la nature semble avoir repris ses droits : les grands animaux y sont à l’abris des chasseurs, on y a même réintroduit des chevaux de przewalski depuis 1998 1.

Les Zones – car une nouvelle existe désormais au Japon – renvoient au livre des frères Arcadi et Boris Strougatski, Stalker, sous-titré en français « Pique-nique au bord du chemin ». Ce livre ne parle pas de centrales nucléaires mais de la visite d’extraterrestres ayant laissé derrière eux des artefacts incompréhensibles dans des zones réduites et très surveillées. Les Stalkers sont les contrebandiers qui s’y aventure illégalement pour récupérer et revendre leurs trouvailles, au risque de leur vie.

Le parallèle est si frappant qu’on a nommé Stalker, dans le contexte des zones irradiées autours de Tchernobyl, les personnes y pénétrant pour y récupérer les métaux des véhicules abandonnés par les soviétiques 2 après la phase urgente de la décontamination et les revendre. Dilué dans les hauts fourneaux avec du métal sain, on retrouve peut être cet acier dans le futur EPR… comme un écho de nos erreurs passées.

Ce qui marque les visiteurs de ces zones, c’est le spectacle des villes désertées en urgence, les habitants ayant tout abandonné derrière eux. Rien n’a changé, dans la ville de Pripiat, toute proche de la centrale de Tchernobyl, ancien dortoir des ouvriers, ingénieurs et de leur famille. Les salles de classe ont toujours leurs bureaux, leurs cahiers, leurs livres. Même chose à Tomioka ou Okuma 3, au Japon, où les habitants ont tout laissé dans la précipitation. Les magasins sont pleins de fournitures, les mairies de paperasse et de matériel, le tout seulement dérangé par le tremblement de terre et les animaux vaguant.

Extension du domaine de la Zone :

En 1957, le 29 septembre, survenait la Catastrophe de Kychtym 4, dans l’ultra-secret complexe nucléaire de Maïak 5, dans l’ancienne URSS. C’est tout proche de la ville de Tcheliabinsk, bombardée il y a un peu plus d’un an par un météore qui a fait la une des médias. J’ai lu, il me semble dans Les Jeux de l’atome et du hasard de Jean-Pierre Pharabod et Jean-Paul Schapira, que les abords de ce complexe sont si pollués de radionucléides qu’on y a décrit de nouvelles maladies inédites et spécifiques – les populations à l’époque n’ayant pas été déplacées pour conserver le secret.

Le Polygone nucléaires de Semipalatinsk 6, au Kazakhstan, où eurent lieu de nombreux tests nucléaires atmosphérique et souterrains de l’Union Soviétique est aussi une zone polluée et hantée par les spectres de la guerre froide. Les Kazakhs payent durement leur passé de république soviétique.

L’extension de la Zone, c’est aussi les anciennes mines d’uranium française – on a extrait des milliers de tonne d’uranium sur le territoire métropolitain – et leurs stériles, boues et résidus qu’il faut stocker, en général dans des lieux où il n’est pas conseillé de baguenauder le nez au vent 7. Admettons quand même que face aux maladies que subissent les populations exposées dans les deux exemples ci-dessus, la France n’est pas à vraiment plaindre. Ce qui n’empêche pas de s’informer.

Le Niger, fournisseur majeur de notre « indépendance énergétique », est lui aussi truffé de mines en activités, qui deviendrons autant de Zones un jour.

Quelques Lectures :

Fukushima, dans la zone interdite de William T. Vollmann, 2012. Le journaliste et écrivain part presque sur un coup de tête traverser, quelques mois après la catastrophe, la Zone de Fukushima. Un récit très vivant pour ce compte rendu d’exploration. Même traversée, par Brice Maire, ses marches de nuit, son squat sur un canapé d’auberge, ses campements à l’arrache… Ça commence ici http://fukushima.blogs.nouvelobs.com/archive/2012/03/03/tokyo-gonzo.html, pas mal de photos ont disparu, mais il reste le texte.

Le Dernier homme de Fukushima, d’Antonio Panota, 2013. L’histoire du fermier Naoto Matsumura qui a dit merde à TEPCO et au gouvernement japonais et décidé de rester soigner les animaux domestiques abandonnés dans la Zone. Voir aussi la série de photos de Panota sur Médiapart : http://www.mediapart.fr/portfolios/fukushima-17-le-dernier-homme. Je noterai que l’auteur aurait pu signaler d’autres éleveurs qui ont réalisé plus ou moins le même parcours – ce qui ne diminuait en rien le sacrifice de Matsumura, ni même sa force symbolique. Cherchez donc les noms suivants : Osamu Nakamura, éleveur de chevaux, et Masami Yoshizawa, éleveur de vaches. Si vous réclamez des références dans les commentaires, je les fournirai. Et ceux-ci ne sont que les suffisamment forts, qui ont survécu, d’autres se sont suicidés de désespoir. Là encore, je dois pouvoir fournir des références.

Pour l’état des lieux officiel par l’IRSN, voir le dossier mis en ligne hier : http://www.irsn.fr/FR/Actualites_presse/Actualites/Pages/20140310-irsn-fukushima-2014.aspx

Les articles du Monde pour les 3 ans de l’accident (le premier décrit bien la Zone) :
Dans les villes mortes autour de Fukushima
Les enfants de Fukushima racontent la catastrophe
La Catastrophe nucléaire de Fukushima trois ans après

Stalker, des frères Arkadi et Boris Strougatski, 1972. Belle science-fiction sociétique

La Supplication – Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse, de Svetlana Alexievitch, 1998, que je n’ai toujours pas lu, alors qu’il attend mon bon vouloir dans ma bibliothèque.

Les journaux d’exploration de la Zone de Tchernobyl d’Elena Filatova : http://elenafilatova.com/. Il semble qu’en ukrainien, chernobyl désigne une plante proche de l’absinthe, et elle explique que dans certaines vieilles bible en ukrainien, la chute de l’astre, annonciateur de l’Apocalypse (AP 8,11) est nommé chernobyl.

Atomic Bazaar, de William Landewiesche, 2010. La Zone n’est ici pas le sujet principal, mais c’est un point de vue intéressant et documenté sur la prolifération, particulièrement sur la bombe pakistanaise, et sur son « père », le Docteur Khan: https://fr.wikipedia.org/wiki/Abdul_Qadeer_Khan. Dans la première partie, il a des informations intéressantes sur les installations russes, données avec un l’humour pince sans rire et des anecdotes incroyables.

L’article tout récent du Parisien sur l’essaie atmosphérique Gerboise Bleue (1960, https://fr.wikipedia.org/wiki/Gerboise_bleue) en Algérie : http://www.leparisien.fr/faits-divers/le-document-choc-sur-la-bombe-a-en-algerie-14-02-2014-3590523.php. Si par ailleurs quelqu’un met la main sur le film Gerboise Bleue de Djamel Ouahab, je suis très intéressé.

Explorations virtuelles :

La Zone de Tchernobyl en mode street view par Yandex : http://maps.yandex.ru/?ll=30.110389%2C51.385676&spn=0.113811%2C0.022234&z=13&l=map%2Cstv&ol=stv&oll=30.11038899%2C51.38567642&ost=dir%3A315.841972%2C8.391072000000001~spn%3A69.35387283067865%2C43.04340599999999

Le « Memories for the Future », street view de Goodle dans la Zone de Fukushima : http://www.miraikioku.com/streetview/en/about

Notes :

[^1]: http://www.nrc.gov/reading-rm/doc-collections/fact-sheets/3mile-isle.html, lire aussi la note de l’IRSN sur cet accident, qui met bien en rapport le long temps nécessaire à son analyse. http://www.irsn.fr/FR/connaissances/Installations_nucleaires/Les-accidents-nucleaires/three-mile-island-1979/Pages/sommaire.aspx


  1. 21 chevaux âgés et malades qui y ont été lâchés, ils seraient aujourd’hui une cinquantaine et bien adaptés. 
  2. deux liens vite trouvés, avec des photos : http://1800recycling.com/2010/06/chernobyl-radioactive-scrapyard/ et http://englishrussia.com/2009/03/16/chernobyl-scrap-metal/ 
  3. « okuma ghost town » dans google image. Et pour voir le très ironique portail de la ville, qui dit en substance « Un avenir radieux avec l’énergie nucléaire » : « okuma nuclear energy bright future » dans le même google image. 
  4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Catastrophe_nucl%C3%A9aire_de_Kychtym 
  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Complexe_nucl%C3%A9aire_Ma%C3%AFak 
  6. https://fr.wikipedia.org/wiki/Polygone_nucl%C3%A9aire_de_Semipalatinsk 
  7. voir la base MIMAUSA, qui « a été développée [par l’IRSN] afin de permettre la consultation par le grand public de données concernant les anciens sites miniers français d’uranium. » : http://mimausabdd.irsn.fr/ pour les localisations. Si vous cherchez du plus croustillant, tapez « limousin radioactif » dans google… mais je vous laisse la responsabilité d’interpréter ce que vous y lirez. J’ai mon avis, mais les sources incontestables sont vraiment difficiles à trouver, et je manque de temps pour cet article… Et voilà que j’en trouve une : http://www.irsn.fr/FR/Actualites_presse/Communiques_et_dossiers_de_presse/Pages/Anciennes_mines_d_uranium_du_Limousin.aspx. Il faut bien lire, le langage est contrôlé, mais « établir une cartographie des chemins, routes, aires, plateformes et autres secteurs sur lesquels des stériles ont été utilisés » laisse peu de place au doute. 

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